Le défi énergétique de l’Afrique est aussi sa plus grande opportunité

Les investisseurs et les industries africaines cherchent à se développer, mais se heurtent à un obstacle majeur, l’accès fiable à l’électricité, rappelle le diplomate américain Herman J. Cohen.

 

Qu’il s’agisse des pôles technologiques basés sur l’IA de l’extension de l’accès numérique en zone rurale, du marché croissant des minéraux critiques, de l’industrie manufacturière de pointe, des corridors logistiques ou d’une économie de consommation en plein essor, les opportunités du continent se multiplient à grande vitesse. Pourtant, toutes dépendent d’une ressource qui demeure rare : l’électricité.

L’avenir économique de l’Afrique dépendra non seulement de ses entrepreneurs et de ses investisseurs, mais aussi de sa capacité à produire et à fournir une source fiable d’énergie.

Une électricité fiable constitue donc le socle de tout le reste : l’emploi, l’industrie, l’intelligence artificielle, l’agriculture et la transformation à valeur ajoutée. Elle est le catalyseur qui peut permettre à l’Afrique de convertir l’abondance de ses ressources en une prospérité durable.

Près de 600 millions de personnes en Afrique subsaharienne n’ont pas accès à une électricité fiable, selon l’Agence internationale de l’énergie. Plus de 80 % du déficit mondial d’accès à l’électricité se concentre sur le continent. Comme j’ai pu constater directement en tant qu’ambassadeur américain en Afrique, puis dans mes échanges avec des investisseurs potentiels, le manque d’une électricité fiable a été et demeure l’un des principaux freins au développement économique de l’Afrique.

Sans une source d’alimentation fiable, les hôpitaux rationnent les soins. Les écoles ne peuvent pas se numériser. Les industriels tournent en sous-capacité, ou évitent entièrement la région. Les agriculteurs risquent de perdre une partie de leurs récoltes après la moisson. Le manque d’électricité décourage les innovateurs de la fintech, alors que les centres de données investissent ailleurs. La promesse de l’IA reste hors de portée.

L’électricité n’est pas un secteur parmi d’autres. C’est l’infrastructure qui rend possibles tous les autres secteurs sur lesquels l’Afrique mise son avenir.

 

La révolution silencieuse

Les lecteurs du Magazine de l’Afrique le savent, les efforts visant à développer les réseaux électriques interconnectés au-delà des frontières, afin de mutualiser la capacité et d’assurer des soutiens de secours, sont en cours, mais se heurtent encore à « de multiples défis techniques et financiers ». La réduction du programme américain, Power Africa, dans le cadre des coupes budgétaires et du changement de priorités de l’administration américaine, ne facilite pas non plus les choses.

La Mission 300, pilotée par le Groupe de la Banque mondiale, la BAD (Banque africaine de développement), les gouvernements africains et des partenaires tels que la Fondation Rockefeller et la Global Energy Alliance, constitue l’une des initiatives économiques la plus importante en cours sur le continent.

Leur objectif ambitieux : raccorder 300 millions d’Africains au réseau électrique d’ici 2030.

La Mission 300 se déploie en parallèle de grands chantiers de modernisation de transports, comme le corridor ferroviaire de Lobito, que je soutiens de longue date, reliant l’Angola, la RD Congo et la Zambie aux ports et aux marchés mondiaux.

Ensemble, l’énergie et le fret constituent la colonne vertébrale des prochaines avancées industrielles et numériques en Afrique.

Interrogé par la Banque mondiale, le président d’une petite entreprise agroalimentaire en RD Congo a ainsi résumé l’enjeu : « Quand il n’y a pas d’électricité, je dis simplement : « Pas de travail demain » ou « Seulement dix personnes au travail. » Mais quand il y a de l’électricité, on appelle tout le monde pour produire beaucoup. »

L’électricité déterminera qui réussira et qui resteront à la traîne

Les secteurs les plus prometteurs d’Afrique ont tous un point commun : leur succès dépend entièrement d’une électricité fiable.

Finance numérique : L’Afrique est le leader mondial de l’adoption du paiement mobile. Les plateformes fintech élargissent l’inclusion financière à une vitesse inédite. Cependant, les paiements numériques, les services cloud et les centres de données ne peuvent pas fonctionner avec une alimentation intermittente. Il va de soi que sans électricité, la révolution numérique africaine s’arrête net.

Minéraux critiques : Le continent détient certaines des plus grandes réserves mondiales de cobalt, cuivre, lithium, manganèse, graphite et terres rares. Mais la véritable valeur, et le plus grand nombre d’emplois — se trouve dans la transformation, pas seulement dans l’extraction. Les fonderies, les raffineries et les usines de composants pour batteries ont besoin d’une électricité stable. Les pays qui résoudront ce problème en premier seront en mesure de capter davantage d’emplois et de revenus.

Industrie manufacturière : L’essor récent du Maroc, devenu premier pôle automobile d’Afrique, ainsi que le leadership de longue date de l’Afrique du Sud, montrent l’importance des industries à forte valeur ajoutée. Les constructeurs automobiles chinois, par exemple, cherchent de plus en plus à produire leurs véhicules électriques et d’autres automobiles sur le continent plutôt qu’à les y exporter. Paradoxalement, la production de véhicules électriques et de batteries exige encore plus d’électricité fiable pour transformer localement des ressources à des coûts compétitifs. La compétitivité se mesurera désormais en mégawatts.

Agriculture : Faire passer le plus grand secteur d’Afrique de la petite exploitation à une agriculture à grande échelle dépend de l’électricité pour l’irrigation, la chaîne du froid, la transformation alimentaire et l’intégration des outils numériques. L’accès à l’énergie réduit les pertes post-récolte, renforce la sécurité alimentaire et augmente les revenus des agriculteurs ; un enjeu crucial à mesure que les pressions climatiques s’intensifient.

Intelligence artificielle et souveraineté numérique : La BAD estime que l’adoption de l’IA pourrait ajouter 1 000 milliards de dollars au PIB de l’Afrique d’ici 2035. Cependant, l’essor d’une IA locale se heurte à une réalité matérielle : la puissance de calcul est extraordinairement énergivore. Pour que l’Afrique puisse héberger ses propres Data centers et infrastructures de calcul de pointe – indispensables pour traiter les données sur le continent plutôt que de les exporter –, elle doit impérativement s’affranchir de la dépendance aux générateurs diesel. Le calcul de haute performance exige une stabilité énergétique absolue.

 

Les investisseurs se positionnent

Entreprises et organisations internationales considèrent de plus en plus le déficit énergétique de l’Afrique comme une formidable opportunité d’investissement. La Banque mondiale et la BAD placent l’accès à l’énergie au cœur de leurs stratégies de développement et d’aide humanitaire. Le Global Gateway de l’Union européenne finance les énergies renouvelables, la connectivité numérique et les infrastructures de transports. Les investisseurs du Golfe renforcent leur présence dans les ports, la logistique et les énergies propres. La Chine continue de financer des zones industrielles, des réseaux de transport et des capacités de production électrique. Tandis que les États-Unis, via leur International Development Finance Corporation, soutiennent des projets d’infrastructure qui présentent un potentiel commercial, notamment le corridor de Lobito.

L’avenir énergétique de l’Afrique repose sur l’investissement et l’innovation. Le solaire, l’éolien, la géothermie et l’hydroélectricité permettront d’alimenter des millions de personnes. À terme, les petits réacteurs nucléaires modulaires pourraient également soutenir des pôles industriels et des activités minières. Une nouvelle approche montre que le renforcement des réseaux électriques transfrontaliers est essentiel, même à l’ère des énergies renouvelables. Produire de l’électricité ne suffit pas ; il faut pouvoir la transporter, la partager et sécuriser l’approvisionnement.

 

L’heure de l’Afrique a sonné

La technologie, les investissements et la volonté politique convergent. Les gouvernements africains font avancer les réformes, les entrepreneurs stimulent l’innovation et les investisseurs internationaux réévaluent le potentiel à long terme du continent. Or, la voie vers la transformation économique et la prospérité passe par une priorité essentielle : électrifier les populations, les industries et l’économie numérique de l’Afrique.

Une électricité fiable constitue donc le socle de tout le reste : l’emploi, l’industrie, l’intelligence artificielle, l’agriculture et la transformation à valeur ajoutée. Elle est le catalyseur qui peut permettre à l’Afrique de convertir l’abondance de ses ressources en une prospérité durable.

L’Afrique entre dans une nouvelle phase de croissance. Pour en saisir, le continent doit se brancher.

Outre ses fonctions diplomatiques, Herman J. Cohen a cofondé et dirigé le cabinet de conseil en investissement Cohen and Woods International. Au cours de sa carrière diplomatique et privée, l’ambassadeur Cohen s’est attaché à renforcer les économies, à favoriser la paix, et à conseiller les entreprises africaines et multinationales afin de les aider à prospérer, tout en œuvrant à améliorer les conditions de vie et les opportunités à travers le continent.